20 avril 2016

Ecoutez l’interview de Dominique Rousseau

Dominique Rousseau est professeur de droit. Il était invité à donner une conférence à Toulouse le 13 avril par le Codev de Toulouse. Laura Beaubois lui a posé quelques questions.

 

Quel message souhaitez-vous passer ce soir ?

S’il y a un message à faire passer ce serait de dire que la forme représentative de la démocratie est à bout de souffle. On le pensait déjà depuis quelques années mais aujourd’hui on le voit partout en Europe et même au-delà de l’Europe, comme par exemple en Amérique Latine ou même aux Etats-Unis avec Bernie Sanders. Il y a aujourd’hui une volonté des citoyens de reprendre en main les affaires de la cité et de participer directement et non plus par l’intermédiaire de représentants élus à la fabrication des lois, des décisions et des politiques publiques. Voilà je crois, le message qui est celui des peuples européens et des citoyens du monde.

 

Vous dites que la société craque de partout, que les institutions sont remises en cause, comment cela se traduit et quelles en sont les raisons ?

Les raisons tiennent à ce que les institutions sur lesquelles nous vivons viennent du 19ème siècle. Elles sont pensées pour une société verticale, hiérarchique. Or aujourd’hui avec les réseaux sociaux par exemple nous sommes dans une société horizontale, fluide. Il y a donc un décalage entre des institutions imaginées pour une société verticale et qui ne peuvent pas fonctionner pour une société horizontale. C’est ce qui explique que les gens ne se reconnaissent plus dans ces institutions qui ne les représentent plus.

 

Dans votre livre, vous faites un constat sur notre actuelle démocratie, quelles sont aujourd’hui les forces et les faiblesses de notre démocratie aujourd’hui et quelles sont les améliorations ? Que pensez-vous de ces mouvements émergents comme Nuit Debout ?

La grande faiblesse actuelle de la démocratie c’est de ne pas être une démocratie. Nous sommes aujourd’hui dans une plouto-démocratie. C’est-à-dire un régime où ce sont essentiellement les grandes firmes, les banquiers, les industriels qui dirigent et imposent leurs volontés aux gouvernants. On l’a vu par exemple avec la Grèce où malgré le référendum et les élections, ce sont les financiers et les technocrates qui ont imposé à la Grèce de suivre une politique que le peuple grec avait refusé. Nous ne sommes pas donc dans un régime démocratique mais avant la démocratie. Elle est devant nous, elle est à venir. Quand au mouvement Nuit Debout, c’est un mouvement existentiel. Un mouvement qui se met debout alors que jusqu’à présent les citoyens étaient à genoux devant les élus, à genoux devant les patrons, à genoux devant les chefs. Aujourd’hui, ce qu’exprime ce slogan c’est que les citoyens se relèvent. Ils se relèvent pour exister, pour vivre pleinement. La question du comment n’est pas encore posée et tant mieux quelque part.  On est dans un mouvement qui demande d’abord de se mettre debout. Et une fois qu’il sera effectivement debout, le temps viendra de savoir comment ce mouvement peut trouver un prolongement institutionnel.

 

Vous dites que la démocratie est devant nous. Comment la voyez-vous ?

Je vois la démocratie de demain pleine de poésie et pleine de joie dans la mesure où elle permettra de rencontrer l’autre. Je dirais surtout si on est en désaccord avec lui. Le régime démocratique est un régime qui laisse vivre des visions du monde différentes et non pas qui exclue les visions du monde qui dérangent mais qui accepte toutes les visions du monde et qui trouve les institutions lui permettant de faire vivre toutes ces visions. C’est ça la démocratie. Aujourd’hui il n’y a qu’une seule vision du monde qui s’impose, la vision libérale. Et toutes les autres visions du monde sont écrasées. Dans un régime démocratique, il y a nécessairement des alternatives et c’est ce qui distingue un régime démocratique d’un régime autoritaire.

 

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One Comment on “Ecoutez l’interview de Dominique Rousseau

Louis Denevert
28 avril 2016 chez 22 h 06 min

Brillante analyse, fruit d’une magnifique carrière de constitutionnaliste digne de ce nom.
En effet, c’est dans un présent parfois instable où on préfère ne pas regarder le lendemain qui peut et légitimement faire peur que Monsieur le Professeur Rousseau propose à mon sens, une nouvelle porte, Cette porte donne elle même de nouvelles clefs. Ces clefs sont celles qui reviennent de droit aux citoyens que nous sommes tous, français, européens, citoyens du monde même. Le système actuel tourne sur lui même et ses acteurs politiques dans un ludique manège aux couleurs gaies de la République ne représentent plus les citoyens mais les lobbying de toute sorte.
Dès lors, il y a une alternative en effet à la montée des « mécontentements », à la montée du populisme et à ses crocs : une refondation des institutions pour des institutions dignes du XXIème siècle, dignes de notre histoire, d’une certaine RÉPUBLIQUE des Lettres née au cours du XVIIIème siècle et des histoires singulières qui nous constituent chacun.
Comprenons par l’instruction, les disputes, les discussions, les débats que c’est possible, QUE les gens ont leur mot à dire, vivent une réalité quotidienne dans leur profession et si la société fonctionne, c’est grâce aux fonctions de tous. Sans boulanger, plus de pain, sans professeur, plus d’enseignement, sans coiffeur, plus de … coiffe, sans médecin, plus de soins, etc.
Les expériences vécues par chacun de nous dans les secteurs aussi variés qu’ils soient sont la condition de l’expression citoyenne où des citoyens concernés par tel ou ou tel projet législatif seraient tirés au sort et pourraient par des institutions prévues à cet effet se réunir, échanger et travailler pour construire le bien commun désormais partagé.
Alors, une question se pose :
Y a t’il deux scènes de l’ordre d’une topique psychanalytique ?
Celle de la vraie vie quotidienne où les gens vivent, voient, apprennent, expérimentent et aiment même. Et celle de la vie politique où l’on « représente », où l’on sait, où on décide pour les inaptes, où l’on perpétue les emprises financières, libéralistes des firmes multinationales, etc.
La société est dès lors divisée, scindée et le mouvement Nuit Debout est un symptôme sain, d’espérance et de colère aussi de gens qui veulent parler, s’exprimer, participer au bien commun. Nous sommes dans un moment où naissent de nouvelles idées porteuses d’espoir et d’idéal. C’est l’idéal qui fait vivre et il est bien plus épanouissant quand il fait appel à une aventure humaine collective. Un idéal structuré amène à voir ce qui ne fonctionne pas, les échecs, les problèmes et dès lors à tenter de les résoudre. La question institutionnelle est FONDAMENTALE puisque la Constitution prévoit la scène (celle d’aujourd’hui se déchire on l’a vu) où l’on pourra répondre au monde en évolution constante et rapide qui a aujourd’hui avalé notre système actuel, qui devient son acteur. Alors, il nous faut une scène institutionnelle où les citoyens ensemble voient la vallée et où l’éclairage du voisin ou ses talents puissent illuminer la vision de ses co-citoyens à l’attentive écoute. C’est un peu ça la démocratie.
Alors, espérance, audace, optimisme et l’avenir institutionnel français et européen est devant nous !
Merci, merci, à Monsieur Rousseau.

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